Tribune : pourquoi devenir végane et antispéciste ?

Copie de christine rollard (2)

Considérez ce texte comme un plaidoyer ; je voudrais témoigner de mon engagement personnel pour les animaux, et ce, d’une manière qui s’assume subjective. Appartenant à un mouvement très minoritaire, je défends des idées qualifiées par mes frères et sœurs humain.e.s de radicales et extrêmes. Et elles sont radicales. Mais jamais haineuses ou misanthropes, bien au contraire : ce qui est radicale, c’est le bouleversement de notre rapport à l’Autre qu’elles impliquent, qui est censé abolir toute oppression envers les êtres sensibles, et les rendre impossibles. C’est un accomplissement sur le champ des luttes sociales. L’animalisme n’exclut pas l’humanisme, il l’englobe ; car nous sommes tous des animaux, nous dépendons tous des uns et des autres, et que nous le voulions ou non, sur Terre, nous sommes tous contraints de vivre ensemble. Cette Terre qui était là bien avant et bien après moi, et que je ne possède pas plus que n’importe quel autre individu, qu’il vole, marche, rampe ou nage.
Libre à vous de critiquer mes opinions et raisonnements, je vous y encourage, même, c’est ainsi qu’on ouvre son esprit. Ce plaidoyer pour les êtres sensibles contient des sources que vous pourrez avoir le loisir de vérifier et juger.

Je suis végane et animaliste.

Végane, car je ne m’alimente d’aucun « produit » d’origine animale : ni leurs chaires (les poissons sont aussi des animaux), ni de leurs sécrétions ou des choses fabriquées avec (j’inclus le miel dans cette catégorie). Je refuse de porter leurs peaux, leurs fourrures, ou leurs poils. Je refuse d’aller les voir séquestrés, et donner des sous à leurs geôliers. Je refuse dans la mesure du possible d’acheter ou consommer des produits que je sais avoir été testés sur les animaux. Mon alimentation est végétalienne, et non végétarienne, qui inclurait les produits laitiers et les œufs.

Animaliste, car je milite pour les droits des animaux. Antispéciste, car je lutte pour que la considération morale d’un être n’ait plus comme critère principal l’espèce à laquelle il appartient, mais ses intérêts propres.

Je ne parlerai pas ici d’alimentation ni de santé, mais des autres animaux. Ces derniers et dernières ont suffisamment été invisibilisé.e.s par une « tendance végane » healthy, et un peu trop suffisante.

Pourquoi devenir végane et militant de la cause animale ?

Observons l’évolution des progrès sociaux, et constatons qu’ils commencent toujours par affecter les personnes les plus ressemblantes aux catégories dominantes, car l’altérité a toujours été le principal prétexte à l’oppression : la société occidentale s’est construite suivant un schéma de domination patriarcale, blanche et oligarchique (pour les sociales démocraties, cette oligarchie étant premièrement la noblesse et le clergé, puis la bourgeoisie ; je résume par « oligarchie » la notion de classe sociale privilégiée), et les progrès sociaux vont avancer des catégories les plus proches du type dominant vers les plus éloignées.

L’humain mâle, blanc et privilégié va premièrement se soucier de celui qui lui ressemble le plus : un humain mâle, blanc, non privilégié. S’ensuivent des événements qui renversent l’ordre original des privilèges ; la bourgeoisie a renversé la noblesse et le clergé, en France et aux États-Unis, par exemple. (Mais le progrès n’est pas forcément satisfaisant : de nouveaux schémas de dominations se dessinent aussitôt. La bourgeoisie a le contrôle de la société et crée le capitalisme qui opprime le prolétariat.)

Une fois la notion de privilège social fragilisée par le progrès cité plus haut, un espace est créé pour l’installation d’un nouveau progrès, qui va concerner les personnes ressemblant le plus aux humains mâles blancs, privilégiés ou non : les personnes racisées (c’est-à-dire qualifiée comme appartenant à une « race »). Au XVIIIe siècle, peu après les révolutions bourgeoises, se pose rapidement la question de la condition des esclaves noir.e.s, et leur oppression est remise en question et fragilisée pour la première fois en presque quatre siècles.

Puis c’est au tour des femmes de trouver l’espace nécessaire à leur émancipation. La lutte pour le droit de voter, puis, avec le féminisme, la totale remise en question du patriarcat, depuis la société civile jusque dans le noyau familial, a aujourd’hui de ferventes combattantes, et trouve de plus en plus d’alliés chez les hommes.

Les autres espèces, elles, excluent tacitement des sociétés humaines pour leur incapacité au langage tel que les humains le conçoivent, ne peuvent revendiquer leurs droits. La représentation ci-dessus des luttes sociales est certainement très grossière et inexacte dans la complexité des contextes et les subtilités de l’Histoire, mais elle a l’avantage de rendre un fait bien visible : l’émancipation des autres espèces, que nous avons appelées « animaux », et que nous opprimons avec une cruauté sans précédent dans l’histoire des oppressions, représente le bout de la chaîne des luttes sociales. Les autres espèces sont les plus grandes victimes de l’histoire, car c’est la catégorie d’êtres qui nous ressemblent le moins.

La grande révolution conceptuelle de l’éthique antispéciste, c’est de dire « cessons de nous soucier uniquement de celles et ceux qui nous ressemblent. Soucions-nous de celles et ceux qui sont capables de souffrir. »

Après m’être intéressé au sexisme et au racisme, je me suis aperçu que les mécanismes qui permettent à ces deux derniers types d’oppression de perdurer sont très semblables à ceux qui justifient l’oppression de notre espèce sur les autres :

– l’appel à un prétendu ordre naturel (hiérarchie des races, la notion d’actes naturels ou contre-naturels).

– La justification culturelle qui s’appuie sur la religion, la tradition ou le simple conformisme : si tout le monde le fait ou le pense, ça ne doit pas être mauvais ; en tout cas, personne ne me le reprochera.

Il a été très formateur pour moi de m’intéresser au sexisme. Cela m’a donné l’occasion de me penser comme potentiellement oppresseur et représentant d’une classe privilégiée. Je me suis forcé à fournir l’effort de déranger mes préjugés et ma façon de penser. J’en ai tiré le bénéfice de pouvoir penser les rapports entre les humain.e.s et les autres espèces autrement.

Devenir animaliste s’inscrit pour moi dans une évolution tout à fait cohérente de ma conscience sociale.

Animalisme, Spécisme… c’est-à-dire ?

L’animalisme, c’est la lutte pour les droits des animaux.

Le spécisme est un mot construit comme les mots « racisme » et « sexisme ». Ils désignent une idéologie qui justifie que l’on fasse passer les intérêts de sa propre espèce devant les « intérêts supérieurs » d’autres espèces. Je reviens dans quelques lignes sur la signification des mots « intérêts supérieurs ».

Le mot spécisme fut écrit pour la première fois en 1970 par le psychologue Richard D. Ryder dans son livre éponyme (Speciesism), et le concept fut diffusé en grande partie par le philosophe Peter Singer, spécialisé dans l’étude de l’éthique, notamment dans son livre La Libération Animale, ouvrage fondateur des mouvements modernes pour les droits des animaux.

En philosophie, l’éthique s’attelle à étudier les conséquences de nos actes, et à estimer s’ils sont ou non moralement acceptables. Dans l’approche de l’éthique du point de vue « utilitariste » (Peter Singer est utilitariste) on fait cette estimation en cherchant ce qui maximise le bien-être final d’une globalité. Pour cela on compare les intérêts des différents protagonistes, qui sont ici des humains et des animaux. Que signifient les intérêts des membres de sa propre espèce devant les « intérêts supérieurs » des membres des autres espèces ?

Prenons l’exemple de la consommation de chaire animale. Mon intérêt à manger de la viande résiderait dans un confort gustatif, une commodité par rapport à une habitude que j’ai toujours eu, commodité qui m’évite de me poser des questions sur mon alimentation, puisqu’il existe un consensus global pour dire que la viande est indispensable à une bonne santé (mais ce consensus global est Français – le site du ministère de la santé décourage fortement le véganisme, ce n’est pas le cas dans le site du ministère de la santé canadien ou de celui du Royaume-Uni, par exemple ; le médecin nutritionniste français Jerôme-Bernard Pellet, par exemple, soutient la même chose. Pour des études scientifiques à ce sujet, voir les sources à la fin de la deuxième partie de l’article).

Comparons-le à l’intérêt de l’animal qui sert de nourriture. Son intérêt dans cette situation est de vivre libre, de disposer de lui, de satisfaire des besoins primaires de sécurité, des besoins sociaux, le besoin de ne pas souffrir, et de vivre.

Dire des intérêts des animaux d’élevage qu’ils sont supérieurs ne signifie pas que l’animal est supérieur ; ça signifie que si on compare le préjudice pour l’un.e et pour l’autre, le manque à gagner est incontestablement plus lourd pour les animaux que pour les humain.e.s qui les mangent : si on ne mange pas l’animal, on peut se régaler d’un plat de haricots, également pourvoyeur de protéines, et d’un complément de vitamine B12, tout en évitant de ce fait le risque d’avoir du cholestérol. Si l’animal est mangé, ce dernier perd sa vie où la totalité de ses intérêts sont mis en jeu ! Manger des animaux n’est donc pas moralement acceptable.
Ce serait différent si la vie de l’humain qui le mange dépendait de cette consommation, comme le cas du carnivore. Le poids des intérêts de l’un.e et de l’autre serait alors équivalent, et manger des animaux serait alors moralement acceptable. Mais dans le cas de notre mode de vie occidental, ce n’est absolument pas le cas.

Éluder cette comparaison des intérêts, et ne voir que ceux de notre espèce, c’est ça, le spécisme.

Les justifications du spécisme

L’esprit humain est très créatif pour créer des justifications qui sécurise les oppressions et les privilèges. Dans le cas de l’oppression envers les animaux, il a souvent été tenté de les réduire à l’état de machines incapable de ressentir quoique ce soit, incapable d’une quelconque individualité.

Quand il a été reconnu qu’ils ressentaient, qu’ils étaient des êtres sensibles, on a dévalorisé leurs intérêts au seul prétexte que leur cognition, du fait que leur esprit était différent ; qu’ils n’avaient pas la même conscience d’eux-même, de la mort ou du temps, qu’ils pouvaient ou non se projeter dans l’avenir. La capacité de se projeter dans l’avenir joue effectivement sur les intérêts, car les intérêts d’un être dépendent de ses capacités : quel intérêt a un sourd à posséder une discographie de CD audio ? Mais la souffrance n’a rien à voir avec la projection dans le temps, elle a à voir avec la sensibilité.

Qu’importe que les individus de l’espèce des cochons ne puissent comprendre l’impressionnisme, ni écrire des essais philosophiques sur la vie et la mort ? Ce qui importe, c’est son besoin d’une vie socio-affective, de vivre libre, de ne pas souffrir, de ne pas mourir.

Un.e humain.e possède des capacités d’abstraction et de projection dans le temps, qui vont de pair avec un besoin de stimulation intellectuelle autre que ceux dont a besoin un cochon, qui se moque de notre culture et nos loisirs. Mais quel droit cette différence nous donne de négliger les intérêts et les besoins qui leur sont propres ?


 

Sources et ouvrages mentionnés :

Une étude conduite au Tennessee, par six scientifique de : the Divion of Nutrition, the Center of Health promotion and education, the Center for Desease Control, démontre la viabilité du régime végétalien sur les enfants, avec une supplémentation en vitamine B12 (Growth of vegetarian children : The Farm Study). L’étude a été conduite sur 404 enfants d’un âge de quatre mois durant 10 ans. A savoir qu’outre atlantique, il n’y a pas de scission entre végétarisme et végétalisme : vegetarian veut dire végétalien, et non végétarien.

Speciesism, Richard D. Ryder

Liberation Animale, Peter Singer

L’utilitarisme en philosophie, et la vision de Levinas sur les animaux :

– Livre :Philosophie animale – Différence, responsabilité et communauté

Sur les avancées scientifique en éthologie, la capacité de représentation de certains animaux prouvée par l’IRM :

– Les animaux aussi on des droits, Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer.

Aristote : « L’Histoire des espèces ».

Nous sommes tous des animaux : « De l’origine des espèces » Charles Darwin.

Les conséquence de la thèse de l’animal-machine de Descartes, et de la vision kantienne de la bientraitance animale :

– Plaidoyer pour les animaux, Matthieu Ricard.

Article reconnaissant aux animaux la nature d’êtres sensibles et non d’objets : Article L214 du code rurale (nom repris par l’association animaliste L214) de 1976.

Vie d’une vache laitière et de son veau :

Je n’ai pas parlé des études éthologiques de la vie sociale des vaches et des taureaux, mais elle est assez étonnante pour que je vous invite à aller découvrir qui sont ces individus fascinants :

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