« Le crocodile est l’animal sauvage le plus docile… »

Depart pour lâcher crocodile bagué
Christine, accompagnée des ses collègues, charge ce faux gavial pour étudier les données de son boitier.

Du haut de son mètre 70, Christine Yaoua Kouman est étudiante en thèse au Laboratoire d’Environnement et de Biologie Aquatique à l’Université Nangui Abrogoua d’Abidjan. Depuis maintenant 2 ans, elle réalise un travail de fond pour aider à la conservation du faux gavial ouest-africain (Mecistops cataphractus). Interview de cette jeune femme surprenante, qui capture à mains nues l’un des prédateurs les plus redoutés.

Parle-moi un peu de ton activité : comment as-tu débuté ce projet ?

Mon étude s’inscrit dans le cadre du Projet Mecistops dont le concepteur est Dr. Matthew Shirley. Le projet en question comprend l’élevage d’individus nés en captivité au Zoo National d’Abidjan et leur réintroduction dans le milieu naturel. Moi, j’interviens pour l’aider à développer certains aspects de son projet. Dans le cadre de son projet de conservation, mon travail consiste à étudier le comportement de cette espèce en milieu naturel pour augmenter les chances de réussite de cette future réintroduction à l’état sauvage pour maintenir les populations locales. En parallèle on cherche également des sites qui pourraient accueillir en toute sécurité cette espèce pour renforcer sa population. Donc comment se comportent les individus à l’état naturel ? C’est ce que j’essaye de comprendre.

Comment se portent les spécimens à réintroduire ?

Pour le moment, ils n’ont pas encore été introduit, le projet a débuté en 2014 au Zoo National d’Abidjan. L’élevage suit son cour avec un effectif de 22 bébés crocodiles.

 

À quel moment vous souhaitez les introduire dans un milieu naturel ?

Nous envisageons de les introduire au stade juvénile, entre 1 et 1,20 m de longueur totale. À cette taille, ils ont plus de chances de survivre dans le milieu naturel. À moins d’un mètre, ils peuvent se faire tuer par les prédateurs comme les oiseaux, les poissons, les serpents et les autres crocodiles : les chances de survie avant 1 an sont extrêmement limitées.

Christine recherche un individu grâce au signal émis par son boitier.

 

Pourquoi travailles-tu exclusivement sur la forêt de Taï (Ouest de la Côte d’Ivoire, frontière avec le Libéria) ?

Pour mon étude, il me fallait un effectif minimum d’individus à observer, environ 30. Le parc National de Taï est, pour l’heure actuelle, le seul site où notre équipe a enregistré une population suffisante de Mecistops cataphractus capable de supporter l’étude. Pour preuve, je suis à 18 individus bagués en six mois environ. Après, il existe d’autres endroits en Côte d’Ivoire où nous pouvons trouver cette espèce, mais ils sont beaucoup moins nombreux. Nous continuons toujours, en partenariat avec l’OIPR, à chercher des sites.

Comment les suis-tu ?

Sur chaque crocodile capturé, je leur pose une bague VHF avec une fréquence qui leur est spécifique. La localisation de chacun des crocodiles se fait à l’aide d’une antenne Yagui et d’un récepteur qui captent les fréquences. Le suivi est réalisé de jour comme de nuit et les coordonnées GPS des points de localisation sont enregistrés de même que la description de leur habitat.

 

Avant de leur poser ces bagues, tu dois tout d’abord les capturer… Comment se fait une capture de crocodile ?

Il existe plusieurs techniques de capture. Jusqu’à présent, j’en ai utilisé seulement 2 : le collet et la pince. Comment ça se passe ? Les captures se font la nuit. Je parcours le plan d’eau dans un bateau avec un pilote que je dirige. Je suis à l’avant pour repérer les crocodiles à partir du reflet rouge que leurs yeux produisent au contact de la lumière d’une lampe frontale ou d’un spot. Quand je repère un animal, je donne les indications au pilote pour l’approcher. La capture n’est envisagée que lorsque j’ai évalué et jugé que celle-ci ne met pas en danger l’équipage, de même que l’animal et le matériel. À sa hauteur, je me place perpendiculairement à l’animal et lui passe le collet par la tête, jusqu’au cou, puis je le resserre rapidement. Ensuite on le tire doucement jusqu’à la rive. Au sol, on a des techniques spécifiques pour l’approcher et l’immobiliser, on leur ferme le museau et les yeux au scotch pour les apaiser. Après cela, c’est un animal très docile que l’on peut manipuler très facilement.

Adulte de Mecistops cataphractus bagué.jpg
Les crocodiles étant davantage actifs la nuit, la capture devient plus facile.

Tu as déjà eu des accidents sur le terrain ?

Heureusement non, nous n’avons jamais eu d’accident humain mais souvent, en se débattant l’animal perce le bateau. Un jour, nous avons malheureusement perdu un crocodile que nous avions bagué à cause d’un braconnage : cet individu restait toujours au même endroit, cela nous a paru bizarre. D’habitude, cet individu présentait une grande mobilité au cours des missions précédentes. Par la suite, nous avons retrouvé l’émetteur dans le cours d’eau.

Pour le moment, savez-vous quelles sont les causes de sa disparition à l’état sauvage ?

C’est une espèce qui a été très peu étudiée jusqu’à présent, donc on ne sait pas grand-chose de ses habitudes. C’est une espèce plutôt forestière, donc on imagine que sa disparition est liée à la destruction de son habitat (la Côte d’Ivoire a perdu environ 80% de sa forêt depuis 1980). Cette espèce est aussi beaucoup chassée et se noie facilement dans les filets de pêche. Par ailleurs, il arrive très souvent, depuis que j’ai débuté cette étude, de trouver des pièges à crocodile. Nous envisageons plus tard, d’autres études pour savoir s’ils n’existent pas d’autres causes comme des maladies ou des choses comme ça. Dans les villages près des cours d’eau, les populations consomment toutes les espèces, ils ne font pas de distinction, donc ça joue aussi un rôle. Nous travaillons en partenariat avec l’Office Ivoirien des Parcs et Réserves : dès que nous trouvons un piège, nous prenons les coordonnées géographiques, des photos, nous le retirons et nous en informons les gardes et l’OIPR. Nous faisons régulièrement des rapports de nos missions aux responsables de l’OIPR. À vrai dire, l’intérêt pour les espèces menacées telles que les crocodiles est quelque chose de très nouveau en Côte d’Ivoire, c’est maintenant que nous nous y intéressons.

 

Merci à Christine, Matt Shirley, chercheur à l’Institut de la Conservation Tropicale de l’Université de Floride Internationale, et Ahizi N’dédé Michel doctorant à l’Université Nangui Abrogoua en biologie aquatique.

Faire un don pour aider à la conservation du faux-gavial de l’ouest.

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